Culture scientifique > Conférences grand public


UTLC - Rencontre avec Louis César Ndione

15 janvier 2016

Louis César Ndione est lauréat (2e) du prix de thèse 2015 de la Fondation Flaubert, pour ses travaux de recherche sur les « venants » sénégalais. Une thèse qui s’inscrit dans les dynamiques du monde d’aujourd’hui.

Structure de rattachement

NORMANDIE INNOVATION MARCHE ENTREPRISE CONSOMMATION
Louis César Ndione

Louis César Ndione

Pourriez-vous vous présenter ?

Je suis Maître de Conférences à l’IUT de Reims. J’ai effectué ma formation universitaire dans divers parcours entre Caen, Lille et Rouen. C’est seulement après mon master recherche en sociologie et surtout un détour à l’IAE de Caen pour un M2 en Administration des entreprises que j’ai commencé à m’intéresser au marketing. Après une formation dans ce domaine, je me suis inscrit en thèse en 2009 à Rouen, que j’ai soutenue en 2013. J’ai pu bénéficier pendant tout mon parcours doctoral de différentes formations à la fois théoriques et méthodologiques qui m’ont aidé fortement dans ma recherche doctorale. Au sein du NIMEC*, la Consumer Culture Theory ou l’axe « approche culturelle de la consommation » a été un terrain favorable pour orienter ma recherche. Autour d’approches socio-anthropologiques, il porte sur la compréhension de phénomènes de consommation selon différentes perspectives critiques, constructives, phénoménologiques. L’acculturation du consommateur, qui était le champ de ma recherche doctorale, s’inscrivait dans cette logique. Je continue depuis lors à capitaliser sur ces résultats de recherche. Je me suis ouvert à d’autres problématiques méthodologiques en sciences et en gestion. Actuellement, je suis engagé avec d’autres collègues sur des axes de recherche touchant la vulnérabilité et le marketing du terroir.

Votre thèse, ainsi que votre conférence « Je voyage donc je suis », porte sur la culture de migration. Qu’en est-il ?

Ma thèse part d’un constat théorique : l’approche dominante en marketing, quand il est question d’acculturation ou d’ethnicité de la consommation, porte sur l’étude des pratiques de consommation des migrants uniquement à partir des lieux d’arrivée. Or, il apparaît que c’est le principe de la mobilité qui est au cœur de la migration. La culture de migration définit donc les phénomènes de passage de frontières, l’anthropologie incessante des allers et retours des migrants.

Ces moments d’allers et retours entre pays d’accueil et pays d’origine des migrants sont peu étudiés en marketing. Ils constituent une réalité sociale et permettent à certains individus de garder une cohérence dans leur vie. A travers ces allers-retours, les migrants s’interrogent sur la dimension spatiale de leur identité : sont-ils d’ici ou de là-bas ? Ils leur permettent de garder un lien avec leur communauté d’origine. D’un point de vue strictement marketing, ce passage de frontière ouvre le champ d’un marché de consommation large. Celui-ci s’étend du pays d’accueil au pays d’origine et inclut toute une économie liée au voyage dont une gamme de produits et de services que les émigrés consomment avant, pendant et après leur retour au pays. Enfin, cette recherche suscite toute une réflexion sur le marketing des diasporas avec des implications politiques, économiques et sociétales.

De manière pratique, cette recherche a concerné les migrants sénégalais. C’est la figure des venants, terme localement utilisé pour définir les migrants qui reviennent en vacances, qui nous a intéressés.

Vous vous êtes intéressé au cas des travailleurs sénégalais. Pourquoi ?

En fait, il faut plutôt parler des migrants sénégalais, c’est plus l’identification qui importe dans les études de ce type. Naturellement, il faut dire que la proximité culturelle a joué un rôle dans ce choix ; moi-même faisant partie de cette catégorie. Mais cet appariement culturel ne suffit pas en termes de justification d’un terrain d’étude. Elle est à la fois source d’opportunités et de biais dans l’approche d’un terrain, en termes subjectifs. Deux autres justifications objectives subsistent. Elles portent sur la participation à la diversification des objets et populations dans l’approche culturelle de la consommation. Ensuite, c’est accorder une attention à une immigration qui présente le moins de signes d'installation en France et qui a été pendant longtemps contrôlée par les zones de départ.

Mais je m’empresse de dire que cette thèse doit être considérée avec un esprit d’interculturalité. Les résultats doivent aussi être lus à la lumière des autres expériences migratoires, à la fois infranationales et internationales d’une part, tant au nord comme au sud d’autre part. En effet, ces mouvements d’allers-retours concernent le migrant sédentarisé mais aussi le migrant pendulaire, le nouvel immigré issu des classes moyennes, l’expatrié, l’élite mondialisée, le cosmopolite, toutes ces figures modernes toujours en mouvement, plus jamais chez elles et sans cesse en quête de leur place. Pour ces migrants sénégalais comme les autres, la consommation constitue un moyen de se connecter à leurs racines voire de construire leur identité.

En quoi votre travail fait-il écho à la problématique des migrations vers l’Union européenne, au cœur de l’actualité ces derniers mois ?

Mon travail parle plutôt de pratiques de consommation, de construction identitaire à travers la consommation, des flux de consommation entre ici et là-bas et des recompositions culturelles qui s’opèrent dans les pays d’origine. La dimension « politique migratoire » y est inexistante. D’une manière secondaire, il est possible de dire tout de même que ces circulations migratoires contemporaines remettent en cause le mythe rassurant des années soixante-dix du travailleur importé sans objectif d’installation durable et des migrations saisonnières.

La configuration pendulaire des migrations internationales pose donc des défis autant aux sociétés d’accueil qu’aux sociétés d’origine. Les migrants contemporains se situent dans un patriotisme dit mobile, pluriel, contextuel. Ils passent d’un lieu à un autre, inventent des formes de sociabilité flexibles, développent des pratiques transnationales, là où les Etats-Nations reconnaissent les identités nationales, territoriales et leur stabilité. Leurs identités se superposent, se chevauchent. A ce titre, certains chercheurs suggèrent que les questions d’intégration en France gagneraient à être traitées via la compréhension de cultures spatiales.

Vous avez reçu le prix de thèse de la Fondation Flaubert. Qu’est-ce que cela représente pour vous ?

Ce prix représente pour moi une réelle satisfaction. Il sanctionne un travail doctoral. Dans un élan de reconnaissance, j’associe à ce prix mon directeur de recherche Éric Rémy, les collègues du laboratoire NIMEC et d’ailleurs, les nombreux migrants qui m’ont ouvert la porte de chez eux ou leurs bureaux pour répondre à mes questions. Enfin, Bon vent à la Fondation Flaubert !

*NORMANDIE INNOVATION MARCHE ENTREPRISE CONSOMMATION (NIMEC) ROUEN

www.fondation-flaubert.fr

Publié le 15 janvier 2016

mise à jour le 15 janvier 2016



Trouver un article

Trouver un article