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UTLC - Rencontre avec Jean-Baptiste Vincent

2 février 2016

Jean-Baptiste Vincent est lauréat du premier prix de thèse de la Fondation Flaubert, qu’il a reçu en mars 2015 pour son travail sur « Les abbayes cisterciennes de Normandie (12e – 14e siècles) : implantation, conception, évolution ».
Il revient sur ses recherches et la méthodologie qu’il a développée.

Structure de rattachement

GROUPE DE RECHERCHE D'HISTOIRE
Jean-Baptiste Vincent

Jean-Baptiste Vincent

Votre thèse porte sur les abbayes cisterciennes de Normandie. Dites-en nous davantage.

J’ai commencé ma thèse en 2008 (soutenue en décembre 2014) sous la direction d’Anne-Marie Flambard Héricher, au laboratoire du GRHis, à la suite d’un master en histoire et archéologie médiévale sur l’abbaye cistercienne de Mortemer (27). Malgré l'élan national sur la thématique cistercienne depuis les années 1980, la Normandie était un terrain peu exploité. J’ai étudié un ensemble de vingt-quatre abbayes cisterciennes de la région en imaginant une méthodologie de recherche permettant de sortir du carcan des historiens de l’art, où seuls les vestiges architecturaux étaient étudiés. J’ai mis en œuvre de la prospection inventaire : pédestre, topographique et géophysique me permettant d’étudier des sites dont le degré de vestiges architecturaux était quasi inexistant. Lorsque des abbayes étaient bien conservées, je me suis employé à réaliser des études archéologiques du bâti, en effectuant des relevés en 3D, facilitant les reconstitutions chronologiques et comprendre l’insertion des édifices dans le paysage. De cette manière, il m’a été possible de définir les étapes de construction d’une abbaye – depuis l’aménagement du territoire (terrassement, hydraulique, …) jusqu’à la construction des bâtiments monastiques –, tout en appréhendant la technicité développée par les cisterciens pour s’implanter dans des vallées. En employant cette méthodologie, trois quarts des monastères ont pu ainsi apporter de nombreuses informations. Les autres, en revanche, sont trop endommagés, à l'image de Notre-Dame-de-Bondeville située sous l'actuelle entreprise Sanofi.

Comment avez-vous procédé à l’ensemble de ces relevés ?


Cela nécessite de nombreux moyens humains et financiers. Un relevé sur 40 hectares de terrain représente le travail de sept bénévoles pendant une semaine, qu’il faut nourrir et loger. Au total, près de 40 bénévoles m’ont aidé dans ma démarche ainsi que 80 étudiants lors de fouilles archéologiques (abbayes de Mortemer et de Saint-André-en-Gouffern). La Direction régionale des affaires culturelles (DRAC), via son service régional d’archéologie et des Monuments Historiques, a financé mon travail aux trois quarts, en contrepartie de la rédaction d’un rapport scientifique annuel. Doctorant au GRHis, j’ai pu bénéficier du prêt d’un tachéomètre laser pour réaliser mes relevés. Mon intégration en tant que membre associé au CRAHAM* de l’Université de Caen m’a également permis de me rapprocher de collègues archéologues médiévistes dans le but d’installer des collaborations durables.

En quoi le contexte normand est-il particulièrement porteur concernant les abbayes cisterciennes ?


Effectivement, si ma thèse donne une grande place au terrain, il ne faut néanmoins pas négliger l’approche historique. À la transition des 11e et 12e siècles, on assiste à une véritable explosion d’un monachisme réformé. De nombreux ermites qui vivent dans l’ouest de la France (de la Normandie jusqu’au Languedoc) se regroupent, et fondent des ordres tels-que Tiron (28), Fontevraud (49) ou Savigy (50). Cette dernière, située dans la Manche près de Mortain, créée par le moine Vital, est à la tête d’un important réseau de monastère, en Angleterre, Normandie, Bretagne, Maine, et Picardie. En 1147, Savigny demande son rattachement à Cîteaux (Bourgogne), à la suite de quoi ce chef d’ordre anglo-normand devient cistercien. Le corpus normand offre donc des exemples de fondations cisterciennes directement régentées par Cîteaux, ainsi que des maisons savigniennes devant modifier leur fonctionnement pour rendre leur monastère conforme aux règles cisterciennes, une sorte d'étude sur un processus d'acculturation.

Pourquoi avez-vous choisi le sujet des abbayes cisterciennes ?

J’ai toujours été attiré par le monachisme. En master, j’ai souhaité travailler sur l’abbaye de Mortemer, située près de chez moi, que je connaissais très bien. Je me suis alors rendu compte que nous étions très peu d’étudiants en archéologie à nous intéresser sur le monde religieux normand, encore moins sur les cisterciens puisque le sujet n’avait jamais été étudié.

Vous avez reçu le premier prix de thèse de la Fondation Flaubert. Qu’en avez-vous retiré ?

Lorsque nous réalisons une thèse, nous sommes évalués par nos pairs. Dans le cadre du prix de la Fondation Flaubert, notre travail est jugé par des scientifiques issus d’autres disciplines. C’est donc une reconnaissance complémentaire où sont évaluées les qualités pour mener un travail de recherche universitaire (collaborations, financement, vie de laboratoire, etc.) et la diffusion du savoir (enseignement, colloque, sensibilisation auprès du public). D’ailleurs, la Fondation Flaubert m’a permis de présenter mes travaux à la communauté scientifique anglo-saxonne en finançant ma participation au congrès médiéval international de Leeds (Angleterre), qui a réuni pendant cinq jours 2400 conférenciers pour 636 sessions, à l’été 2015. J’ai ainsi pu communiquer sur une spécificité architecturale cistercienne : le bloc sanitaire, constitué d’une infirmerie et de latrines. Je me suis également engagé à la publication de ma thèse, prévue pour l’année universitaire 2017/2018, aux Presses universitaires de Rouen et du Havre ou aux Editions du Comité des travaux historiques et scientifiques. Maintenant que la thèse est terminée, j’entre dans l’univers des concours tout en décrochant des contrats comme archéologue du bâti. Ceci me permet de continuer en parallèle mes recherches en développant pour 2016 des campagnes archéologiques sur les abbayes de Savigny et de Grestain, un programme de recherche sur la production tuilière monastique dans la région caennaise avec de nombreuses collaborations universitaires, l'élaboration d'un programme commun de recherche sur les abbayes cisterciennes de Lorraine avec les services archéologiques de la Région, enfin la participation au programme commun de recherche sur l'anthropisation du pays de Bray.

*Centre de recherches archéologiques et historiques anciennes et médiévales - UMR 6273 (CNRS/Université de Caen Basse-Normandie)

Publié le 2 février 2016

mise à jour le 2 février 2016



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